Partie II
Par contre, plus je me rapproche du palais du Sérail, plus la tension est palpable, avec des soldats de plus un plus nombreux, des rues totalement bloquées (d'abord uniquement véhicule puis même piéton), des barbelés et des blocs de béton pour interdire l'accès au centre du pouvoir libanais (qui pourrait être un des objectifs des manifestants en cas de débordements). On m'interdit même de prendre des photos à un moment, alors que je photographiais innocemment des immeubles au loin (en plus avec une superposition intéressante d'un bâtiment ottoman, d'une grande tour en verre et d'un immeuble défoncé par la guerre civile), allez savoir pourquoi !
J’arrive enfin au cœur des manifestants, et même si je me montre prudent je dois avouer qu’on ne sent aucune agressivité, il y a des gamins jouant un peu partout, énormément de femmes, bref une ambiance très différente que celle que nous présentent les médias occidentaux. Je prends pas mal de photos, on m’interdit une fois ou deux de le faire (pour des motifs qui m’échappent encore), mais globalement les gens sont très accueillants. Ceci est même facilité par mon appareil reflex qui fait que les gens pensent que je suis un journaliste, ils sont donc d’autant plus enthousiastes pour me parler et défendre leur point de vue de la crise libanaise, dont ils savent que la vision est biaisée en occident. Je me fais même rattrapé par des supporters du free patriotic movement qui m’ont vu prendre des photos (50m et 5min plus tôt) et veulent me parler de leur combat. Bref, c’est très bon enfant, et on sent que la manifestation est loin d’être hors de contrôle par l’imposant service de sécurité interne qui fouille tout le monde a l’entrée du site, qui interdit aux gens de monter sur les hauteurs (histoire d’éviter les snipers fous je pense), bref c’est très sécurisé des deux cotés (manifestants et forces de sécurités).
Sur le terrain, c’est d’ailleurs assez rigolo, les manifestants occupent la partie supérieure de la place des martyrs (contre l’occupant Ottoman, rien à voir avec le fondamentalisme islamiste pour ceux qui se demanderaient) ainsi que la petite place sur la gauche (lorsqu’on regarde la mer), alors que l’armée interdit l’accès à tout le bas de la place des martyrs (mosquée sunnite et surtout lieu de recueillement et sépulture d’Hariri, d’ailleurs ancien prosyrien et richissime homme d’affaire et finalement tourné anti-syrien par les miracles des erreurs de la politique étrangère syrienne), au centre ville rénové proprement dit (tous les bâtiments autour de la place de l’étoile), ainsi qu’au Palais du Sérail où siège le gouvernement. Entre les deux, plusieurs mètres de barbelés, des plots de béton, quelques véhicules blindés stationnés derrière…
Venons en au fait, le motif politique des manifestations. D’un coté médias occidentaux comme local, tout le monde est d’accord sur le motif affiché, qui est le renversement du gouvernement actuel de M. Sionara. Apres la démission de 6 ministres (les 5 du Hizbollah + 1 du Amal, l’autre parti chiite) et l’assassinat de Pierre Gemayel, il suffit que 3 autres ministres quittent le gouvernement (volontairement… ou non !) pour que celui-ci soit de fait renversé. Mais d’où vient l’origine de ce clash ? Du point de vue occidental, c’est une ultime tentative du clan prosyrien (Hezbollah et Amal en tête, mais aussi le Free Patriotic Movement du général Aoun ainsi qu’un autre mouvement chrétien maronite) de reprendre la main sur le pouvoir, ainsi qu’empêcher la mise en place d’une commission d’enquête sur l’assassinat d’Hariri qui, selon l’enquête préliminaire d’ONU, risquerait de désigner plusieurs hauts responsables libanais prosyriens ainsi que le régime de Bashar directement. Personnellement, je ne crois pas tellement à l’argument de la commission d’enquête : les libanais savent pertinemment que si la commission d’enquête n’est pas approuvée par le parlement, l’ONU pourra passer outre et utiliser la même procédure que pour le jugement de Milosevic en Serbie, qui n’a jamais eu besoin d’autoriser les poursuites (c’est d’ailleurs un des avantages de la cours pénale internationale, qui n’a pas besoin d’une autorisation d’un gouvernement pour déclencher des poursuites). Quant à la question de la reprise de pouvoir, quel parti au monde ne se bat pas pour prendre le pouvoir ?? Et de ce que j’ai vu, les manifestations (dans leur forme actuelle en tout cas) correspondent mieux à un (très large) mouvement de désobéissance civile qu’à un mouvement fasciste violant.
Du point de vue des manifestants maintenant, leur point de vue globalement est que la coalition actuellement au pouvoir a gagné les précédentes élections en profitant de l’immense élan de sympathie provoqué par la mort de Hariri (attentat le 14/02/05, élections en mai et juin). D’ailleurs c’est amusant (enfin si on veut) la coalition actuelle s’appelait avant « Rafik Hariri Martyr List ». A coté de ça, les manifestants considèrent (sûrement avec raison d’ailleurs) que désormais la majorité du pays est en leur faveur, un effet surtout du a la popularité qu’à gagné le Hizbollah auprès de l’ensemble de la population (pas seulement chiite) lors de la guerre contre Israël, ou une fois de plus le Hizbollah a montré sa puissance de frappe et que dans les faits il était, bien plus que l’armée régulière, le seul capable au Liban d’affronter Tsahal. Le fait que dans une vraie démocratie on ne provoque pas des élections dès que les rapports de force s’inversent n’a semble-t-il pas effleuré les responsables des différents partis, qui officiellement joue donc le jeu démocratique. Par contre, ils n’ont pas oublié que la Sionara est pro-occidental, et donc proaméricain, et donc quelque part pro-israélien vu que les bombes israéliennes venaient directement des US. Le combat actuel est donc bien plus un camp anti-syrien contre un autre anti-américain.
Bon, comme je ne vais pas non plus écrire un bouquin sur le truc, considérons juste ces quelques questions :
- Qui a vraiment tué Pierre Gemayel ? Est-ce que la Syrie, coupable déjà désignée, avait tellement intérêt à le faire alors que le régime Bashar multiplie les signes d’ouverture (notamment vis-à-vis d’Israël) depuis de nombreux mois, et que le meurtre d’Hariri avait provoqué au final le départ de ses troupes du Liban ?
- Qui a autorisé le Hezbollah à kidnapper les 2 soldats israéliens début juillet ? Est-ce la Syrie (mais cf. ci-dessus), l’Iran (qui comme par hasard avait sa date limite de réponse au conseil de sécurité le lendemain), ou est-ce une décision solo (toujours possible vu qu’en fait ce genre de kidnapping était fréquent et n’amenais pas a une guerre habituellement). La créature aurait-elle échappé a son maître?
- Quel est l’intérêt de la FINUL et surtout de sa partie navale, alors que la frontière Syro-libanaise n’est absolument pas surveillée ? J’en ai fait moi-même l’expérience, personne ne regarde ne serait-ce dans le coffre des milliers des voitures qui franchissent l’axe Damas-Beirut quotidiennement, alors que l’entrée en Jordanie depuis la Syrie donne droit a l’ouverture des sacs et tout le toutim !
Fin de la partie II
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